Nicolas Reeves

OBSERVATOIRES DE L’INACCESSIBLE

[Pendant ce temps …]

Un programme de recherche-création

L’INACCESSIBLE ET LE BESTIAIRE DES PHÉNOMÈNES

1 • Le rôle de l’inaccessible

Par rapport à des concepts plus centraux - le désir, l’impensé, l’inconnu, l’impossible, l’infini, la transcendance, la stupeur, l’émerveillement, l’inaccessible en tant que tel semble occuper une position plutôt périphérique dans la littérature de la philosophie et des sciences humaines. Nous nous y sommes intéressé suite à la production d’une série d’installations et de performance dont il est apparu a posteriori qu’elles établissaient toute une connexion avec un certain inaccessible, celui qui transparaît à l’horizon de ceux qui cherchent à élucider les mécanismes de la nature et se heurtent tôt ou tard à quatre frontières : 


1- nos limites physiques et celles de nos propres moyens de perception ;

 2-notre position dans les échelles spatiale et temporelle du monde ;

3-les limitations inhérentes aux outils d’analyse;

4-la régression à l’infini des processus explicatoires. 


La première frontière est évidente. La seconde concerne les difficultés qui se dressent devant celui qui cherche à appréhender des événements aux spatialités ou aux temporalités par trop différentes des nôtres, tels que l’évolution des orbitales atomiques ou le devenir à long terme de l’Univers. Ces deux frontières sont bien sûr repoussées par les outils d’observation et d’analyse, conceptuels ou matériels, disponibles à une époque donnée ; mais l’on sait aujourd’hui que ces mêmes outils déterminent leur propre frontière, la troisième de notre liste : créés pour observer la nature, ils sont constitués d’éléments tirés de cette même nature et obéissent de facto à ses lois, qui déterminent l’horizon théorique de leur puissance : par exemple, dans l’état actuel du savoir, au niveau conceptuel, le lien entre matière et pensée échappe à toute tentative de description théorique ; au niveau matériel, il est impossible de connaître de ce qui se déroule à l’instant même dans une galaxie lointaine. L’inaccessible dans ces trois cas porte sur ce qui se situe au-delà de l’expérience possible, qu’elle soit directe ou médiée. La quatrième frontière porte sur ce qui échappe au raisonnement et à la déduction, lorsqu’ils sont mis en œuvre pour étendre par le concept et la pensée notre connaissance sensible du monde. Toute explication rationnelle est en effet fondée sur une régression causale : la cause de chaque effet devient l’effet d’une cause plus fondamentale, et ainsi de suite, en une séquence qui se termine soit sur une tautologie, soit par le constat d’une cause fondamentale qui échappe à toute explication, déterminant un inaccessible à valeur d’axiome.


Paradoxalement, et bien que leurs mécanismes se déploient sur des cadres méthodologiques qui se veulent aussi rationnels et objectifs que possible, le raisonnement et la déduction sont à la source d’un imaginaire du réel dont l’existence même est d’autant plus critique qu’il constitue le seul mode de connaissance par lequel certains des objets qu’ils proposent (trous noirs; supercordes; temps de Planck...) peuvent être pensés ; et que par le fait même, ils deviennent la seule issue pour échapper à l’image stérile d’un monde uniquement formel et totalement explicitable.


C’est de ces constats qu’est né le programme des Observatoires : dans toute description du monde, les limites déterminées par ces quatre frontières convergent vers des régions irréductibles à la connaissance en général, et à la science en particulier. Si nous adhérons aujourd’hui à l’existence de ces terrae à la fois incognitae et inconnaissables, c’est d’une part grâce à la crédibilité que nous accordons à l’autorité scientifique; mais aussi en ce qu’elles cristallisent la nécessité, pour l’intellect comme pour l’imaginaire, de l’existence même de ces régions inexplorées. Elles sont à la source de notre capacité d’étonnement et d’émerveillement, qui, selon plusieurs auteurs, constitue le moteur principal de la recherche et de la création [2], et donc de la production de connaissances. Elles définissent a contrario le socle du sens que nous donnons à l’existence, et posent la question de savoir si la conscience humaine trouverait quelque raison de persister dans un univers où tout est déterminé, connu et explicitable, une situation évoquée de façon frappante à la fin du poème “Le Voyage” de Baudelaire [3].


2 - L’imaginaire comme vecteur de connaissance

L’idée d’un savoir sur la nature pose la question de notre propre rapport à cette même nature, et plus fondamentalement, d’établir dans quelle mesure nous en faisons partie. La réponse à cette question, qu’il est imprudent de chercher à éclaircir trop vite, introduit une boucle logique: c’est notre connaissance de la nature qui détermine notre aptitude à nous inter-roger sur notre statut par rapport à elle, et à la penser. En une problématique qui s’est transformée par étapes, suite aux travaux de Vésale, Galien, Darwin, Freud, Coppens, Franklin, Nœther et tant d’autres, elle détermine l’ensemble des questions qui, à une époque donnée, deviennent légitimement susceptibles d’accroître notre connaissance du réel, et délimitent le territoire de son imaginaire. Or, la question de l’imaginaire de la nature, comme celui de notre rapport à elle, se pose aujourd’hui avec acuité, du fait de l’ensemble des phénomènes qui bouleversent et menacent notre cadre de vie dans son ensemble, de façon probablement irréversible. L’image prépondérante d’un être humain qui doit se rendre « maître et possesseur de la nature » (Descartes, [4]) écarte la possibilité même d’une appartenance, au profit d’une distinction claire, voire d’une séparation, seule position susceptible de justifier son exploitation sans limite et la domination sans partage de l’homme sur elle. À l’opposé, l’image de l’être humain comme partie prenante des phénomènes naturel et considérant sa propre existence comme l’un de ces phénomènes [5] rend suicidaire toute attitude conquérante ou destructrice; les premiers grands bouleversements climatiques devraient suffire à corroborer amplement la seconde position. Force est de constater que le raisonnement et la démonstration scientifiques, si rigoureux soient-ils, ne suffisent pas à atteindre ce résultat auprès de toutes les audiences, loin s’en faut. L’intérêt pour la connaissance scientifique et la crédibilité des expertises associées semblent connaître une désaffection générale, se muant parfois en résistance, au niveau du grand public.


Face à cette situation, l’hypothèse qui sous-tend le présent programme est qu’il convient d’agir non pas au niveau d’une connaissance rationnelle et objective du monde, mais bien au niveau d’un imaginaire qui, bien plus qu’un savoir essentiellement formel, influence le sens que nous donnons à nos gestes et à nos actions [6]. Modifier l’imaginaire du monde et de la nature après tout changement de paradigme demande bien plus qu’une explication des modalités de ce changement : cela implique le recours à d’autres modes de production de connaissances, d’autres stratégies de communication, d’autres modes de validation qui passent par l’analogie, le recours à l’intuition, l’induction du sens et de la signification par expérience directe. L’art et la recherche-création se situent parmi les principaux vecteurs de ces modes de transmission. Dans le domaine du science-art, ils opèrent par leur aptitude à créer des situations où les données les plus abstraites de la science sont mises en scène de façon sensible et intuitive, permettant leur appréhension de façon aussi immédiate que possible : les Observatoires postulent ainsi qu’une partie de la réponse passe par la mise en place de situations qui révèlent à l’observateur sa position et son rôle dans les rythmes des événements naturels. Ils tablent sur les notions d’étonnement et d’émerveillement que nous ressentons devant chaque nouveau spectacle du monde et sur notre fascination pour l’existence de régions inaccessibles, pour modifier l’imaginaire de la nature afin de l’harmoniser à ce paradigme, et induire les prises de conscience nécessaires aux changements de comportement devenus critiques pour préserver une nature devenue indissociable de nous-même.


Le défi n’est pas anodin : depuis près de trois siècles s’est installée une dichotomie, aussi apparente, mais néanmoins puissante, entre une vision rationnelle et lucide du monde, seule capable de rescaper l’humain des illusions des mythes et des croyances, et l’émerveillement que ce même monde peut susciter. Les tenants de la première position, dont la généalogie, ancrée dans le cartésianisme, se retrouve de Voltaire à Comte en passant par Locke et Hume, associent toute vision sensible du monde à une forme d’obscurantisme, déclarant en substance que ce qui est inaccessible à la perception, et donc le fruit de l’imagination ou de la spéculation, n’a pas d’existence et ne peut être constitué en objet de connaissance.


Sans parler de l’aspect stérile d’une telle position -bien des découvertes scientifiques, telles que les lois de Kepler ou la vie artificielle, démontrent que certaines illusions ou croyances peuvent être bien plus fécondes qu’une lucidité trop radicale - , on note qu’elle entraîne un paradoxe tout aussi radical, qui, partant du constat irréfutable de la réalité d’émotions aussi puissantes que l’exaltation ou l’émerveillement, échoue à les rendre commensurables à la supposée rationalité du réel.


Pourtant, de nombreux exemples démontrent de façon tout aussi irréfutable que la science ne peut naître que d’un regard émerveillé sur le monde, d’une fascination pour ce qu’il offre d’inconnu et d’inaccessible, et d’une curiosité insatiable pour l’exploration de ses mécanismes ; et que la construction scientifique du monde se base sur une forme d’esthétique dont les ressorts échappent à toute explication scientifique. Fontenelle [7] et Réaumur [8] ont été à l’origine d’une longue lignée d’ouvrages dans lesquels le développement de la connaissance entraînait un développement de notre capacité d’émerveillement, déclarant explicitement, pour le second, que les merveilles de la nature dépassaient à ce chapitre tout ce qui se trouvait dans les inventions des livres.


L’argument de Réaumur, et de bien d’autres, est à double tranchant, du fait qu’il pose implicitement la nature et la réalité comme supérieurs aux fruits de l’imaginaire, qui, à l’aune de la science, deviennent implicitement plus futiles et n’accèdent pas au statut d’entités réelles. Par contre, il acte du fait que tout ouvrage scientifique, si austère soit sa forme, peut devenir le support d’émotions et d’impressions. Il reconnaît par le fait même leur rôle crucial comme justification de cette démarche, et comme déterminants dans la mise en culture de la science : là où le commun des mortels est réfractaire au cheminement laborieux d’une explication scientifique, une première adhésion à ses conclusions peut être induite par l’étonnement et la fascination.


3 - Le bestiaire des phénomènes

Au niveau de la recherche-création proposée, le modèle adopté pour le présent programme trouve sa source dans une analogie avec une catégorie d’ouvrages présents tant du côté de la science que du côté de l’art, et qui jouent précisément sur le flou de la frontière qui les sépare : ils tablent, explicitement ou non, sur la fascination et l’émerveillement pour l’inaccessible. Il s’agit de ces ouvrages qui récapitulent et énumèrent des familles d’objets, de lieux ou d’événements provenant de mondes souvent lointains, assemblés sous forme de catalogues raisonnés et abondamment illustrés. Herbiers, flores, bestiaires, faunes, lapidaires, encyclopédies, atlas, évoquent par leur forme la rigueur et l’objectivité, laissant supposer qu’ils rendent compte d’une réalité qui, parce qu’elle peut être classée et catégorisée, devient disponible à la pensée et à la connaissance. Mais ces mêmes ouvrages, parce qu’ils évoquent l’infinie variété des mondes, sont aussi des portes ouvertes à un imaginaire qui les absorbe, les interprète et les recompose pour inventer d’autres possibles. Ils ont donné lieu à cette forme de littérature singulière, le catalogue imaginaire, décliné en bestiaires, herbiers et atlas fictifs où des êtres et des contrées nés de transmutations et d’hybridations monstrueuses deviennent à leur tour le support de fascinations et d’émerveillements sans être appuyés par aucune contrepartie réelle. Il en va ainsi par exemple de l’extraordinaire Codex Seraphinianus [9], qui, en une forme assez proche des planches naturalistes de Haeckel [10], se présente comme encyclopédie détaillée d’un monde absurde et onirique d’autant plus incompréhensible que même l’écriture, complètement inventée, ne porte aucune information et ne cherche qu’à évoquer la fascination pour ces savoirs uniquement accessibles à quelques initiés.


Par la juxtaposition de phénomènes rares, à la fois très voisins et et très lointains, ainsi que par l’esthétique de leurs instruments et des documents qui les présentent, les Observatoires constituent à leur tour un bestiaire qui, par les dialogue perpétuels qu’il installe entre observation et imaginaire d’une part, entre connu et inaccessible d’autre part, détermine une poétique du réel susceptible d’amener l’observateur à réaliser son appartenance à ces mêmes phénomènes.