Nicolas Reeves

ARTS DE L ‘IMPOSSIBLE | ARTS DE L’INACCESSIBLE

[Pendant ce temps …]

Un programme de recherche-création

POÉTIQUE DE L’INACCESSIBLE

Arts de l’inaccessible | Arts de l’impossible  est un programme de recherche-création qui vise à nous faire prendre conscience de notre position, de notre rôle et de notre échelle dans le flux des événements naturels, et à nous reconnecter à certains des rythmes les plus imperceptibles du monde. Pour ce faire, il prévoit l'étude et la conception de dispositifs d'art technologique et scientifique destinés à porter à la perception le déroulement de phénomènes ou l’existence de lieux qui, pour diverses raisons, sont inaccessibles à l’observation directe et aux sens, puis à les mettre en scène dans le cadre d’installations de longue durée ou de performances. Une composante in situ est prévue à chaque fois que cela est possible, selon la nature du projet.

L’inaccessibilité se déploie selon trois grandes classes : spatiale, temporelle, informationnelle. La première correspond à des lieux dont l’accès est impossible ou extrêmement ardu du fait de considérations physiques : plaines abyssales océaniques, fond de cheminées volcaniques actives, cœurs d'orages au sein de cumulonimbus... ; la seconde correspond à des phénomènes qui se déroulent en permanence autour de nous, tels que le déplacement relatif des étoiles, la hausse du niveau des mers ou le mouvement des plaques tectoniques, mais qui sont si lents que la durée d’une vie suffit parfois à peine à les entrevoir ; la troisième correspond à des informations partout présentes, mais que nos sens ne perçoivent pas : variations du champ électromagnétique ambiant, vent solaire, averses de particules cosmiques...

Dans ce concert des affaires naturelles , les événements considérés par le programme des Observatoires sont la plupart du temps fort discrets. Ils rappellent à l’occasion leur existence et leur puissance par des turbulences parfois dramatiques, heureusement rares. Mais ils sont partout présents, même lorsqu’ils ne se manifestent pas. Dévoiler le mouvement des plaques tectoniques ou les gonflements de l'écorce terrestre est une façon de montrer que tout de notre environnement, même ce qui nous semble le plus permanent et le plus stable, est en mouvement perpétuel : nous naviguons quotidiennement sur d’immenses navires de pierre. Celui qui s’est penché sur le cratère d’un volcan actif réalise que le sol qu’il foule tous les jours flotte sur des laves et des magmas incandescents : il ne posera plus de la même façon les pieds sur ce sol. Celui qui prend conscience de l'univers immense qui s'étend au fond des abysses océaniques ne regardera plus de la même façon la houle à la surface de la mer, ni les vagues sur la plage. Le champ électromagnétique remplit tout l’espace à la manière d’un océan invisible dans lequel nous sommes immergés; ses ondulations et ses vagues, créées par des phénomènes multiples qui incluent l'activité de l’atmosphère, les mouvements du noyau terrestre, les sursauts d’astres lointains et l'activité humaine, sont infiniment plus rapides que celles du vent. À la manière d'un fluide extrêmement subtil, il s’engouffre comme dans un puits dans les régions négatives (électrons, pôles négatifs des aimants ou de la Terre...), et jaillit comme d’une source des régions positives (protons, pôles positifs...). Réaliser son immanence, c’est réaliser que l’espace qui nous entoure est constamment parcouru de ces vagues immatérielles.

John Ruskin, Baie d'Uri, lac de Lucerne, 1858 © Ruskin Foundation

LES RYTHMES DU MONDE

LA STUPEUR ET L’ÉMERVEILLEMENT

Chacun de ces phénomènes possède son échelle de temps et son propre rythme. Tous ces rythmes oscillent en même temps, selon des périodes qui peuvent être extraordinairement différentes : entre la fréquence de pulsation d’un atome qui émet de la lumière visible et la période de rotation du Soleil autour de la Voie Lactée, le rapport est de l’ordre de 10 . Selon la très belle vision du philosophe Portugais Dos Santos, reprise par Bachelard, ces rythmes sont constitutifs du monde : les objets, les événements et les phénomènes émergent de leurs interférences, de leurs rencontres et de leurs battements, et en sont la concrétisation. Le réel se propose comme un travail constant d’ajustement harmonique.

Les Observatoires de l’Inaccessible visent à révéler à la conscience l’existence, le nombre et le rythme de ces phénomènes qui se déroulent simultanément autour de nous, et dont les pulsations, simultanées ou déphasées, provoquent l’émergence du réel. Chacun peut devenir l’aune ou la mesure des autres, sans qu’aucun ne puisse être privilégié. Chacun, en percevant la pièce jouée par les autres, joue pour les autres sa propre pièce. Prendre conscience de leur déroulement, c’est se donner à soi-même la possibilité  d’entendre le chant du monde.

C’est réaliser que notre présence au monde constitue elle-même l’un de ces phénomènes, doté de ses propres rythmes ; et que la réalité du monde que nous habitons se crée de la rencontre qui se fait entre eux, notre présence, et la nature du regard que nous posons sur eux En tentant de révéler, au-delà de ce que nous connaissons, la part de mystère et d’extraordinaire dissimulée dans les phénomènes et des lieux dont certains comptent parmi les plus banals du quotidien, les Observatoires de l’Inaccessible pourraient se situer dans la lignée des œuvres de l’époque romantique. Contrairement à une opinion courante qui assimile le romantisme à la mièvrerie, les œuvres de cette période prônent l’importance du sentiment du sublime face aux manifestations les plus impressionnantes, voire les plus violentes, de la nature. Elles rejettent la rationalité géométrique et le contrôle rigide des émotions qui prévalaient à l’époque classique, et placent au centre de leur cadre de référence l'intensité des émotions et des impressions vécues par l’observateur. Burke, l’un de ses principaux penseurs, interprétait le sentiment du sublime comme « un état d'âme provoqué par les violentes manifestations de la nature qui, par ses cataclysmes ou ses visions troublantes, frappent l'homme de stupeur, et rompait avec la conception classique de la nature, source d'harmonie et de sérénité ». Cette notion de stupeur est au centre de plusieurs interprétations du romantisme.

Georg Philipp Friedrich, baron de Hardenberg,  dit Novalis (1772-1801)

Edmund Burke (1729 - 1797)

En proposant de déporter, de reconfigurer et de mettre en scène le spectacle des rythmes et des échelles du monde dans leur déroulement régulier, hors de tout événement cataclysmique, le projet des Observatoires présente une analogie partielle avec le projet de Burke, mais s'en distingue par la substitution des notions d’émerveillement et de rencontre à celle de stupeur. D'une part, c'est l’aspect extraordinaire des phénomènes mis en scène qui est mis de l’avant, et non pas leur côté stupéfiant ou terrifiant ; d’autre part, les œuvres proposées naissent d’une  l’hypothèse autre, basée sur le changement de perspective et d’échelle qu’elles révèlent. Ce déplacement se veut à même de provoquer un élargissement de la conscience du lieu et du contexte, un contact accru avec la réalité du monde, et un sentiment d’appartenance à ce même monde. Elles proposent une forme de réalité augmentée, qui, loin d'ajouter quelque information que ce soit au réel, ne s'augmente que des aspects voilés ou dissimulés de cette même réalité. En ce sens, le projet se veut plus proche de l’idée de poétisation du réel telle qu’exprimée dans une citation célèbre de Novalis, dont l’idée de romantisme était plus sereine, et peut-être plus intrigante, que celle de Burke : « Le monde doit être romantisé. [...] Cette opération reste totalement inconnue. En conférant [...] au quotidien un mystérieux prestige, au connu la dignité de l'inconnu, au fini l'apparence de l'infini, je les romantise. » Mais contrairement au projet Novalien, nous tenterons de montrer que le connu, sans avoir besoin qu’on lui confère quoi que ce soit, possède toute sa dignité et toute sa grandeur ; qu’il suffit pour cela de dévoiler que le quotidien recèle en lui-même certains des mystères les plus insolubles ; que notre regard sur le monde, au-delà d’une observation ou d’une contemplation, établit une relation et une connexion avec ce même monde ; et finalement, qu’entre le fini et l’infini des échelles du réel n’existe pas une limite franche, mais l’indéfini d’un territoire parcouru de nombreuses trouées par lesquelles l’un s’infiltre constamment dans l’autre.